Autostop avec Ania entre Poznań et Varsovie

17 novembre 2017 0 Par CIN-TIB

Nous étions invités, le 11 novembre 2017, au mariage de Michał, un bon ami à moi (Cindy). Nous avons donc laissé le tandem à Rome et sommes partis pour Varsovie. Nous avons pris le bus jusqu’à Munich, et ensuite nous avons continué en stop. A part les neuf heures d’attente sur une aire de Nuremberg, tout s’est bien déroulé.

Un homme très sympathique nous récupéra à la frontière Germano-Polonaise et nous laissa dans une station-service juste après Poznań. Poznań se trouve à environ 300 km de Varsovie, de là nous espérions que quelqu’un nous emmènerait directement à la capitale. C’est que nous commencions à avoir très envie d’arriver…

Je demande sur l’aire d’autoroute si quelqu’un va en direction de Varsovie, et si éventuellement nous pourrions monter avec lui.

Je m’approche d’une belle femme blonde d’une quarantaine d’années. Pour la première fois, en réponse à ma demande, j’entends : „Mais qui êtes-vous au juste ?” Je sens que sa posture s’est raidie, elle me regarde avec suspicion. Pas du tout préparée à ce genre de réaction, je rassemble mes idées. Je souris poliment et lui dis que nous sommes un jeune couple de Français qui voyageons en Europe, que je suis à moitié polonaise et que nous souhaitons nous rendre à Varsovie pour assister au mariage d’un ami.

“Ok, mais que faites-vous ici dans cette station-service ?”

– Nous faisons du stop, nous sommes partis de Munich

– Ah ok.”

Je vois que mon interlocutrice se détend légèrement.

“Je vais à Varsovie. Vous pouvez venir avec moi. Désolée pour mes questions, mais je n’avais encore jamais rencontré d’autostoppeurs, surtout comme ça sur une aire d’autoroute.”

Nous prenons place dans une belle Audi, avec sièges chauffants et tout le tralala. Entre parenthèses, nous n’avons jamais roulé dans des voitures aussi belles et aussi chères que lors de ce voyage en stop… ironie du sort?

Ania, maintenant complètement détendue, revient vers vous avec un grand sourire.

“Comment vous appelez-vous ? Moi c’est Ania !”

Commence alors une grande conversation, qui durera pendant tout le trajet. Je suis si heureuse de pouvoir discuter en polonais. Thibaut essaie de comprendre l’enchaînement des phrases, mais il finira par s’endormir sur le siège arrière. Ania est une grande bavarde.

Il y a six ans, Ania a démissionné d’un très bon poste dans une grande multinationale. Diplômée de la meilleure université d’économie de Varsovie, elle s’est mariée avec un homme sorti de SGH (équivalent polonais de HEC). Tous les deux gagnaient beaucoup d’argent et occupaient de très hauts postes à responsabilité. C’était leur rêve lorsqu’ils étaient jeunes.

“Tu sais Cindy, j’ai grandi à l’époque communiste. A cette époque nous n’avions rien. Acheter un chewing-gum, c’était dingue; mon premier jean, je ne l’ai eu que lors de mes études. Je rêvais de la vie que menaient les gens à l’Ouest. Je voulais avoir une grande maison, une bonne voiture, tout ce dont j’avais envie. Mais quand j’ai atteint ce but, je me suis rendue compte que je ne me sentais pas mieux. Car c’était au détriment du temps passé avec mes enfants, et au prix de beaucoup de stress. A quoi bon ?”

En septembre 2011 elle donna sa démission. Son mari gagnait bien sa vie, elle pouvait se permettre de ne pas travailler pendant un certain temps. Elle avait peur d’annoncer cette décision à ses beaux-parents. Ils étaient si fiers de leurs enfants. Et en effet, ils n’apprécièrent pas la nouvelle.

“Mais personne ne croira ce que tu racontes, que tu as toi-même choisi de quitter un aussi bon poste. Les gens croiront que tu as été virée. Quelle honte pour nous !”

Elle quitta son poste. Pour la première fois de sa vie, elle avait du temps. D’étranges maladies firent alors surface. De temps en temps, elle perdait la sensation dans trois doigts de la main gauche. Ensuite elle commença à avoir des vertiges. Ils étaient si forts, que parfois elle ne pouvait plus se lever, même pour aller aux toilettes. Tout le monde paniqua le jour où elle perdit la vue de l’œil gauche. Les médecins suspectaient un AVC, puis se sont demandés si ce n’était pas un début de sclérose en plaque. Ils lui firent subir toutes sortes d’examens, mais ne trouvèrent rien. Un médecin demanda finalement à Ania si elle avait vécu un grand stress ces derniers temps.

“Pas spécialement

– Vous êtes sûre ? Personne n’est décédé dans votre entourage, vous n’avez pas perdu votre travail ?

– Ah non, non ! Ce n’est pas ça, c’est moi qui ai voulu partir.”

Ils sont arrivés à la conclusion que l’accumulation du stress vécu par Ania ces dernières années avait lâché d’un coup et qu’il s’en était suivi des effets secondaires perturbants. Quelques jours plus tard, tout rentrait dans la norme.

Ania commença à fonder sa propre entreprise de coaching dans le monde du travail.

Un mois plus tard, son mari rentra à la maison deux heures seulement après être parti de la maison.

“Que s’est-il passé ? lui demanda Ania très inquiète.

– A peine étais-je installé à mon bureau que des gens sont arrivés. Ils nous ont expliqué qu’ils avaient racheté l’entreprise, que j’étais licencié, que je serais indemnisé et que je devais partir sur le champ.”

Je ne savais pas que les choses se passaient comme ça dans la vraie vie aujourd’hui…

Ils se retrouvèrent donc tous les deux sans emploi. Les beaux-parents devinrent fous.

Son mari tomba en légère dépression. Il s’installait tous les jours devant la télé et regardait les sports les uns après les autres. Ania ne concevait pas que leur vie puisse ressembler à cela désormais. Elle acheta sur internet des billets d’avion pour le Vénézuela. Elle se rendit compte après l’achat que c’était un des pays les plus dangereux du monde. Mais trop tard, ils partaient avec toute la famille, leur fille de 7 ans et leur garçon de 12, pour un mois de voyage. Ils avaient tous les deux le sentiment qu’il fallait profiter d’une façon ou d’une autre de ce temps qui leur était donné. Toute leur vie ils avaient eu beaucoup d’argent, mais ils n’avaient jamais eu de temps. Maintenant ils avaient du temps, quant à l’argent c’était la grande inconnue.

Ils partirent donc avec leurs sacs à dos. Ils dormaient dans les petits hôtels locaux, prenaient le bus. C’était très exotique. Ils n’avaient pas prévu une chose : personne au Vénézuela ne parlait anglais. Ania était la seule qui avait des bases d’espagnol. Elle devait donc organiser seule la vie quotidienne de toute la famille. Ce fut une période intense et fatiguante, mais qui les rapprocha beaucoup en tant que famille. Avant le voyage, ils s’étaient promis qu’ils ne se plaindraient pas.

“Nous traversons un moment difficile dans nos vies, mais ça pourrait être pire. Cette période qui nous est donnée nous l’utiliserons pour passer du temps ensemble. Peut-être que ce ne sera pas toujours simple mais nous allons instaurer une règle: il est interdit de se plaindre! ”

Pendant un mois, bien que ce ne fut pas toujours facile de dénicher de la bonne nourriture, de trouver où dormir, et bien que les enfants soient jeunes, ils ne se plaignirent pas. Ils avaient compris que c’était un moment important dans l’histoire de leur famille.

De retour en Pologne, ils se sentaient plus forts et prêts et affronter la vie. Si pendant un mois ils s’en étaient sortis à l’autre bout du monde avec les enfants, ici aussi ils réussiraient.

Une semaine plus tard, Ania signait un contrat avec une grande entreprise américaine de coaching, et son mari était embauché à un poste à responsabilité dans une grosse entreprise.

Depuis six ans, Ania est sa propre chef, elle travaille avec plusieurs entreprises de coaching mais c’est elle qui décide de son emploi du temps. Elle adore son boulot. Parfois, elle travaille énormément et se déplace dans toute la Pologne, mais elle veille à prendre du temps pour elle ou pour sa famille. En janvier 2018, elle s’est réservée un mois de vacances, afin d’être présente auprès de ses proches.

Rencontrer Ania a été pour nous une source d’énergie positive. En se disant au revoir à côté d’une station de métro à Varsovie, nous nous souhaitions plein de bonnes choses.