L’INDE comme on ne l’imagine pas

23 mars 2020 0 Par CIN-TIB


 

 

Le matin du 3 mars nous avons passé sans encombre la récente frontière avec l’Inde avec un papier certifiant notre température et la mention “apparently healthy”.

Chez Binay

Même si nous ne voyageons pas à vélo cette fois-ci, nous nous sentons toujours faire partie de la communauté des cyclos-voyageurs.

Nous avons donc contacté Binay, hôte Warmshowers à Imphal, et nous réjouissons à l’idée de commencer notre séjour en Inde chez une famille indienne. C’est en effet l’idéal pour se mettre directement dans le bain du pays, et très pratique aussi pour obtenir des conseils et des réponses à nos interrogations.

Nous sommes reçus comme des rois. La famille se serre dans 2 chambres pour nous laisser un lit. Binay nous fait visiter sa ville, Imphal, nous invite pour le thé chez son oncle, et il va de soi que nous avons droit au forfait pension complète chez eux, où nous nous régalons de cette délicieuse cuisine indienne.

Marché Ima Kheitel, où les produits sont vendus uniquement par des femmes

Petit déjeuner dans le magasin familial de Binay

Binay nous raconte son histoire. Il est passionné de vélo et d’environnement : il combine ses deux passions médiatisant ses voýages à vélo à travers l’Inde pour sensibiliser le public sur les problématiques environnementales, planter des arbres ou organiser de grandes actions de nettoyage. Il prépare par exemple un grand nettoyage du Gange vers Bénarès au mois d’avril, auquel nous proposons de nous joindre. A suivre..

Il y a du boulot…

Mais l’ambiance est parfois étrange car le reste de la famille n’a pas l’air de partager son enthousiasme et semble fatigué d’accueillir tout le temps des voyageurs. D’autant plus que c’est sur la femme de Binay, désignée responsable pour nous nourrir, que cette hospitalité fait peser la plus grande charge. Nous essayons d’aider, mais ce n’est pas vraiment autorisé pour des invités dans la culture indienne. Nous préférons donc ne pas nous attarder, d’autant plus que d’autres cyclotouristes sont attendus quelques jours plus tard...

Merci !

Pour la suite de notre voyage, Binay tient absolument à tout nous “arranger”, grâce à son réseau de contacts. C’est parfois très utile et il nous donne d’excellents conseils (comme aller faire la randonnée à Dzukou Valley, voir ci-dessous), mais d’autres fois les solutions qu’il nous propose/impose sont plus chères ou moins pratiques que ce que nous avions repéré. Habitués à nous débrouiller par nous-mêmes, nous avons parfois du mal à nous harmoniser avec cette façon de faire.

Etat du Nagaland

Partis le matin d’Imphal, nous arrivons au coucher du soleil à Vishwema, point de départ de la randonnée. Changement d’ambiance total par rapport à Imphal : nous avons l’impression d’être arrivés au Népal. Dans ce petit village montagnard bien frisquet, les gens ont des visages souriants et les yeux très bridés.

La randonnée commence par une longue ascension dans une forêt moussue (ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu de la mousse !), aux grands arbres tortueux.

Pfiou

Et, d’un coup, en basculant au sommet, le paysage se transforme. Nous sommes sur la crête et voyons une vallée toute verte en contrebas. De loin, ca ressemble a un gazon touffu mais il s’agit en fait de petits roseaux/bambous, de moins d’un mètre de haut, qui composent quasiment l’entièreté de la végétation.

Dzukou Valley !

La vallée est vierge de toute présence humaine, mis à part un petit refuge dans lequel nous prévoyons de passer la nuit. Nous comprenons vite que nous ne sommes pas les seuls a avoir eu cette idée. Mais avec 2 grands dortoirs, il y a de la place pour tout le monde. Les randonneurs sont principalement des jeunes venant de la région voisine, certains étudiants locaux aussi.

“Moi, je suis du Nagaland, et lui, il vient d’Inde” nous dit un des locaux rencontrés au refuge, en nous présentant son ami. Car ici, n’allez pas qualifier les Nagas d’Indiens. Un bouquin trouvé quelques jours plus tard dans notre auberge à Kohima nous permettra d’en apprendre plus sur la relation très compliquée entre les Indiens et les Nagas. A l’indépendance de l’Inde en 1947, les territoires Nagas, sur lesquels vivent 16 tribus, espèrent bien devenir une nation indépendante à l’instar du Népal et du Bhoutan. Mais ça ne se passera pas comme ça, et 1955 l’armée indienne vient envahir le Nagaland pour mater sa guerilla indépendantiste, à coups de déportations, viols, tortures, et près de 200 000 morts côté Naga en un demi-siècle de guerre civile. Un vrai carnage. La région est aujourd’hui en paix, mais l’armée indienne est encore postée un peu partout, et même si personne n’a vraiment voulu en parler avec nous, il semble que les blessures du passé ne semblent pas toutes refermées.

Dans le Nagaland, le moyen de transport star est le 4×4 partagé. Avec un peu de bonne volonté, il est possible de faire rentrer 11 personnes dans les localement célêbres Tata Sumo. Les routes sont dans un état douteux. Nos fesses décollent parfois de quelques centimètres sur les bosses. La moyenne dépasse péniblement les 25 km/h… on a le temps d’admirer les paysages, mais aussi de rêver aux prochaines régions indiennes où nous attendent de tout aussi lents mais confortables trains !

Un beau Tata Sumo

 

D’énormes camions colorés s’attaquent aussi à ces routes dangereuses

Dans les villes, c’est plutôt le rickshaw

Guest house à Mokokchung

Après plusieurs essais infructueux, nous tombons sur une guest house à l’air sympathique, et accessoirement 2 à 3 fois moins chère que les autres. Le staff et les résidants sont très accueillants et ont à coeur de nous présenter leur pays. Nous mangeons le soir ensemble, et passons même une soirée à jouer de la musique et chanter.

Nous restons 2 jours pour visiter les villages voisins. Le premier soir, Thibaut demande si nos hôtes pourraient nous faire découvrir la musique traditionnelle locale. Bonne pioche, le patron de l’auberge vient d’un village tout proche où il connait de bons musiciens. Il se propose même de nous introduire auprès des “gourous” qui maitrisent la musique et la danse traditionnelles. Nous n’en demandions pas tant ! Nous allons donc nous coucher en rêvant de cette future découverte, mais au réveil nos espoirs sont vite douchés : les autorités du village ne veulent pas recevoir d’étrangers, par peur du coronavirus… Et pas de négociations possibles, même nos papiers délivrés à la frontière et attestant de notre “bonne santé apparente” (sic) ne suffiront pas.C’est la première fois que ce maudit virus nous rattrappe. La veille, le gouvernement indien a fermé ses frontières aux voyageurs de plusieurs nationalités, y compris française, créant une certaine peur de l’étranger dans la population. À quelques jours près nous n’aurions pas pu rentrer en Inde.

Des conditions de vie… dépaysantes.

Un soir alors que étions hébergés chez l’habitant, une chambre nous est dédiée. C’est la chambre d’amis qui sert aussi de stockage de différentes grosses casseroles, cartons, bricoles. Peu de temps après avoir éteint la lumière, on entend du bruit dans le coin de la chambre. Cindy allume la lumière et voilà un gros rongeur de la taille d’un chaton qui prend la fuite par le mur, bousculant des casseroles sur son passage dans un grand vacarme. Plusieurs indices auditifs nous font comprendre qu’il n’est pas seul et dès que la lumière s’éteint c’est la bamboula qui recommence.

– C’est impossible, je ne peux juste pas dormir dans la même pièce que des énormes rats! interpelle, sûre d’elle, Cindy.

Thibaut n’est pas ravi de la situation mais il s’en accomode beaucoup plus facilement:

– Dis-toi qu’ils ne s’intéresseront pas à toi, ils font leur vie et resteront dans leur coin.

– Mais tu t’imagines s’ils se mettent à grignoter nos affaires ou si ils sautent sur le lit tout droit sur mon visage, et si… ?!

Panique qui peu à peu est apaisée par les mots tendres de Thibaut. Un peu de temps est nécessaire pour que Cindy intègre qu’elle est en sécurité, puis elle s’endort comme un bébé.

Le lendemain nous redormirons dans la même pièce. La cohabitation avec nos amis d’une autre espèce se fera sans problème.

Nous avions déjà rencontré ceci en Birmanie, mais nous n’avions encore jamais testé : manger avec la main. Jusque là, en voyant nos têtes d’étrangers on nous fournissait toujours au moins une cuillère. Mais il nous est arrivé en Inde que nous restions démuni devant notre assiette. Il a fallu s’y mettre. Pas de problème, un lavabo avec savon est à disposition dans chaque restaurant pour se laver les mains avant et après manger. Au début, on est clairement moins doué que nos camarades d’à côté qui ont des gestes assurés voir élégants, mais on s’y fait vite car ce n’est pas sorcier!

Pour les sanitaires, nous vous avions déjà parlé des douches au seau et des toilettes à la turque. C’est exactement pareil en Inde et très probablement dans toute cette région du monde. En Thaïlande aussi c’est le cas dans les campagnes, mais en ville nous rencontrions plus souvent des toilettes à l’occidentale et quand nous avions à faire à d’autres toilettes nous étions habitué à avoir toujours du papier sur nous.

C’est pendant notre volontariat en Birmanie que nous avons voulu “apprendre” à faire comme les locaux qui de toute évidence n’utilisent pas de papier toilette puisqu’il y en a jamais à disposition. Déjà en Thaïlande, après plusieurs essais infructueux, nous avions appris à utiliser les douchettes de toilette (qu’on avait croisé pour la première fois en Finlande). On passe au niveau d’au-dessus maintenant car nous sommes acrouppis au-dessus d’un trou avec pour nécessaire de toilette un seau d’eau et une louchette.

#zerodechet

Mais comment faire ? Après une phase de perplexité, des discussions entre nous car nous n’osons pas vraiment demander à notre entourage, nous tentons les premiers essais. Maintenant, ça y est, nous sommes devenus des experts. Nous vous apprendrons si vous voulez car apparemment il y a des pénuries de papier toilette en ce moment en Europe 😉 et aux détours de conversations nous comprenons: règle culturelle, la main gauche sert à se torcher le derrière, quant à la droite elle est réservée à la nourriture. Interdiction formelle de saluer quelqu’un avec la main gauche. Et ben voilà, tout est clair !

Pollution

C’est dingue, nous sommes dans des régions très peu industrialisées, ou la nature est flamboyante et… l’air est constamment trouble, ce qui gratouille notre gorge et enlève énormément de charme aux paysages. La raison? Nous suspectons une forte pollution liée à la culture sur brûlis ainsi qu’au feux de déchets à ciel ouvert. Toute la Birmanie était “embrumée” et beaucoup d’endroits en Inde le sont également. Dans les petites villes, les autos qui crachent de la fumée noire s’ajoutent à ce joyeux mélange gazeux… nous n’avons pas de chiffre à l’appui pour la Birmanie car aucun capteur officiel ne mesure la qualité de l’air dans ces régions. En revanche en Inde, il y en a pas mal et la situation n’est pas glorieuse (pire que dans les grandes capitales d’Asie du Sud-Est).

Pour les déchets, de petits tas de plastique et autres substances nocives se forment dans un coin de la rue. Et hop on y met le feu. Une gestion de déchets comme une autre qui a plus d’une fois failli créer des crises cardiaques chez Thibaut…

Habit

L’Inde est un sacré mélange de culture, de religions et d’ethnies. Pour l’instant nous avons voyagé dans l’Inde disons… non conventionelle. Au Nagaland les tribus ont été évangélisées il y a 150 ans par des baptistes américains. Alors que la nourriture et le mode de vie se rapproche de celui de la Birmanie, plus aucun Bouddha à l’horizon. A la place: quelques églises. Ces chrétiens, influencés par la culture américaine s’habillent au quotidien en jean et en t-shirt. Ils ne revêtent leurs costumes traditionnels que lors des fêtes tribales. C’est de même pour la région du Meghalaya, où là, les femmes portent par dessus pantalon et t-shirt un tissu quadrillé noué en diagonale sur une épaule.

Mais dès que nous passons entre ces régions chrétiennes dans des villes plus importantes, nous croisons des hindous, des sikhs, et des musulmans. Là, les couleurs vives s’en donnent à coeur joie sur les bandeaux, les chales et étoffes en tous genres. Les bijoux en or décorent les oreilles, cous et bras des femmes. C’est plus comme cela que nous nous imaginions l’Inde. Nous retrouverons certainement cette ambiance en se dirigeant plus vers l’Inde centrale.

Marché coloré à Imphal

Actuellement confinés dans un coin de paradis, nous écrirons d’ici peu pour vous raconter comment les décrets liés au Covid 19 impactent dorénavant notre voyage. Prenez soin de vous et à bientôt!