INDE : La vie dans notre petit village

21 mai 2020 0 Par CIN-TIB

C’était l’orage, les éclairs illuminaient le ciel sombre. Pendant trois jours, des rideaux de pluie n’ont cessé de se déverser. Le quatrième jour, la pluie s’est arrêtée, le soleil est réapparu et nous avons remarqué des changements importants dans notre environnement.

Dans le large lit de la rivière, où il y avait jusqu’alors plus de pierres que d’eau, le niveau de l’eau a monté, des courants se sont formés, la couleur a viré au marron et le four en pierre que nous avions construit a été inondé. Notre beau bassin de baignade est également passé du bleu au brun terreux et les courants nouvellement formés ne nous permettent plus de l’atteindre en toute sécurité. De nouvelles chutes d’eau sont apparues un peu partout dans les montagnes environnantes.

Depuis lors, les orages sont fréquents, ainsi que les jours ou les nuits de pluie. Mais de temps en temps, il y a de belles éclaircies. Nous les employons à étendre notre linge et nous promener autour du village. Notre endroit préféré a aussi été transformé :

Avant le déluge…

… après le déluge.

De nouveaux animaux sont sortis de leur cachette, les endroits abrités comme la salle de bain ou notre chambre leur plaisent beaucoup. Le plus mémorable pour nous restera la rencontre avec un serpent, tranquillement posé dans le coin de notre chambre. Pas si grand, mais pas si petit non plus… soi-disant pas dangereux tant qu’on ne lui marche dessus… Alex, notre hôte, a un peu ri quand il nous a vus débarquer avec nos visages tendus pour appeler à l’aide et nous a aidés à extraire ce visiteur non désiré de notre chambre. Nous n’avons pas de photos, mais nous pouvons décrire ce serpent. Assez long, un peu plus large que le bouchon d’une bouteille en plastique et avec une petite tête triangulaire. Sa couleur était superbe, un vert clair presque brillant.

Depuis le début de notre séjour ici, nous rencontrons presque chaque jour de nouvelles créatures sur notre chemin. Principalement des insectes. Combien de formes et de couleurs nous avons découvertes ! Et quelles jolies plantes…

Un tout petit et rikiki ananas.

Un ananas un peu plus grand

Palmier à Bétel. Nous rappelons que les noix de bétel sont, dans cette région du monde (on a découvert cela en Birmanie) màchées un peu comme le tabac à chiquer en Europe. Pour cueillir ce fruit les habitants grimpent aux arbres.

Voici le Jack Fruit. Mûr, ce fruit est délicieusement sucré. Pas mûr, il se cuisine avec des épices comme un légume. Leenis nous a plusieurs fois préparé du curry de Jack Fruit.

Cet insecte passait tellement sur notre terrasse qu’on a fini par le considérer comme notre copain.

Ces insectes là sont, de loin, les plus originaux que l’on ait croisés !

La vie ici est toujours bien appréciable. D’autant qu’après l’épisode pluvieux décrit ci-dessus, le soleil a largement repris le dessus. Ce n’est donc qu’un avant-goût de l’importante saison des pluies qui commence autour du mois de juin, nous a-t-on dit.

Nous aimons regarder comment les gens vivent ici. A part Leenis, notre hôte, qui aime tant parler et même crier – mais c’est une fille de la “ville” qui n’est pas née ici – les autres habitants sont très calmes. Ils parlent peu, semblent ne jamais s’énerver. Ils font les choses lentement, sans se presser. Ils marchent tranquillement, travaillent sans stress surtout les jours de beau temps, car il s’agit principalement d’activités en extérieur de construction ou d’activités diverses dans la jungle. Ils sont plutôt petits, minces et musclés. Leur garde-robe n’est pas abondante et ils se promènent souvent avec des vêtements troués, ce qui nous arrange bien car nous pouvons nous aussi porter nos t-shirts qui commencent à se trouer tout en se sentant en harmonie avec les habitants.

Travaux de construction.
Echafaudage en bois et bambou.

Ce que nous adorons et admirons par dessus tout, c’est la façon dont ils passent leur temps libre. Alex peut rester des heures assis à regarder au loin. Nous nous sommes tellement imprégnés de cette atmosphère que nous pouvons maintenant, nous aussi, nous asseoir sur notre grande pierre confortable près de la maison et regarder longuement les feuilles bruisser et les abeilles voler.

Les habitants de Nongriat appartiennent au peuple Khasi, qui a sa propre langue. Bien qu’ils en aient la nationalité, ils ne se sentent clairement pas indiens. Depuis plus de cent ans, comme les habitants du Nagaland, ils sont chrétiens. Leenis écoute souvent des chansons chrétiennes, prie avant de manger et essaie de faire faire le signe de croix à son fils Paila, avec ses petites mains, avant que la première portion n’atteigne sa bouche. À cause des restrictions liées au virus, l’église et l’école sont fermées. Mais le dimanche, nous entendons des groupes chanter et prier depuis chez eux.

Alex, Leenis et le petit Païla.
Leenis est ici habillée en tenue traditionnelle. En effet, les femmes Khasi, sur leurs vêtements ordinaires quotidiens portent ce genre de tissu à carreaux qui peut se décliner en différentes couleurs.

En plus ou à la place des dogmes chrétiens, ils partagent des croyances sur toutes sortes d’esprits, certaines propres au village. Par exemple, une de ces histoires raconte qu’à midi, chaque jour, les eaux s’arrêtent de couler pendant une seconde. A ce moment précis, il ne faut pas se trouver dans une rivière, ni même prendre sa douche, probablement pour ne pas déranger le court repos des esprits aquatiques…

Personne n’a trop l’air de se soucier du fait que les enfants ne pourront pas aller à l’école pendant plusieurs mois. En tous cas pas ces-derniers, qui courent dans les rues étroites, grimpent sur les rochers, jouent à des jeux disponibles dans la grande salle commune d’une des maisons, vont nager dans la rivière. Les adultes n’ont pas particulièrement peur pour leur progéniture, et bien qu’il y ait beaucoup d’endroits dangereux, il n’y a pas eu de problème signalé durant notre séjour. Ce mode de surveillance très light nous a un peu surpris, mais nous avons l’impression que les enfants, quand ils sont censés se débrouiller seuls, sont plus attentifs à ce qui peut représenter un réel danger pour eux…

“Centre ville”de Nongriat.

On voit souvent des garçons de 5 ans et plus avec des cannes à pêche. Ici, la canne, même pour les adultes qui pêchent de beaux et gros poissons, n’est qu’un long bambou auquel est attaché un fil.

Un petit garçon pêche dans la rivière.

Il y a beaucoup d’enfants pour une si petite ville. Pas étonnant dans la mesure où chaque famille a trois, cinq enfants ou plus… à partir de 11 ans, les jeunes vont au collège et au lycée en ville et ne reviennent à la maison qu’occasionnellement. Bien que de nombreux enfants naissent et soient élevés ici, la population ne croît pas rapidement. En effet, certains décident d’aller chercher du travail en ville, ou déménagent là où vit la personne avec laquelle ils fondent une famille. D’autre part, si un “étranger” voulait s’installer à Nongriat de façon permanente, il devrait remplir une condition : épouser une personne qui est née ici. Personne d’autre n’a le droit d’acheter un terrain ou une maison ici. De cette manière, les résidents se protègent d’éventuels investisseurs qui viendraient s’accaparer les revenus du tourisme, et protègent aussi leur mode de vie.

Byron remplit justement ces conditions : il s’est marié il y a dix ans avec Violetta, née à Nongriat. Ils ont fondé une famille ensemble et ont déjà cinq enfants. Venu d’une plus grande ville et ayant fait des études, il est tombé amoureux de l’endroit et est conscient de la richesse naturelle qui attire tant les touristes. Par le passé, il a à plusieurs reprises spontanément proposé un hébergement aux visiteurs qui souhaitaient rester plus d’une journée. Il y a deux ans, il a terminé simultanément la construction de sa maison et de son auberge. Un grand bâtiment haut de quatre étages, qui à notre avis gâche un peu l’harmonie entre les maisons, mais qui possède l’avantage d’offrir de nombreuses chambres pour les touristes, beaucoup d’espace et une salle commune avec des jeux de société. Nous en profitons également, souvent pour jouer aux échecs :

Serene Homestay, construit par Byron et Violetta.

Lors du championnat international d’échecs à Nongriat.
Peter et Thibaut se disputent la 3ème et 4ème place.

Lors du championnat international d’échecs à Nongriat.
Cindy et Xavi se disputent la 1ère et la 2ème place.

Nongriat, avec son “double root bridge” et sa nature magnifiquement préservée, attire de plus en plus de monde. Si quelqu’un doit en tirer un avantage financier, autant que ce soit les locaux. Byron s’en occupe. Il a écrit un petit livret où il raconte l’histoire du village, les légendes qui s’y rapportent et décrit les possibilités de randonnée dans les environs. Cependant, il y a des limites au développement du tourisme : les habitants souhaitent continuer à vivre en paix, loin de la foule et préserver leur environnement. Ces dernières années, il a été question que le gouvernement indien fasse venir la route jusqu’à Nongriat. Bien que cela faciliterait les déplacements des habitants du village, un tel changement leur ferait plus de mal que de bien, et Byron le sait très bien. Une route impliquerait l’arrivée régulière d’une masse de touristes, qui détruiraient lentement la fragile nature. Oh non ! Il s’est fortement opposé à ce projet et a essayé d’expliquer aux habitants pourquoi il est si dangereux pour eux. Il était tout aussi contrarié lorsqu’une société a voulu offrir beaucoup d’argent pour pouvoir exploiter le calcaire dans les alentours… proposition qui a également été refusée par les villageois.

Imaginez-vous que tout ce qui a été amené ici l’a été fait à dos d’homme. Nos hôtes ont un réfrigérateur. Byron et sa femme aussi. Le plus étonnant, ce sont les matériaux de construction qu’il a fallu apporter ici. De plus en plus d’habitants, dès qu’ils en ont les moyens, décident de construire en béton au lieu des traditionnels bois et de bambou. À notre avis, cela détruit un peu le charme de cet endroit, mais il faut bien dire que ce matériau est beaucoup plus solide.

Ce monsieur arrive au village. Cela fait 2h qu’il porte ces blocs de bétons sur le dos. Lentement, à chaque pas il balance harmonieusement le poids de son corps d’un côté à l’autre.

Ces tiges métalliques, utiles à la construction, ont aussi dû être apportées ici par l’homme.

La pauvreté est très présente ici, mais pauvreté ne signifie pas misère, et il y a une grande différence entre l’une et l’autre. La pauvreté signifie ne pas avoir d’argent, la misère signifie en subir les conséquences. Comme l’a dit Leenis, beaucoup de familles ne seraient pas en mesure de joindre les deux bouts en ville. Parce qu’en ville, il faut tout payer : le logement, l’eau, la nourriture. Alors qu’ici il n’y a pas de loyer, l’eau jaillit des sources, et on trouve beaucoup de nourriture dans la jungle. Ne reste à payer que le riz et l’électricité. Byron et sa femme sont enseignants. C’est pourquoi ils ont pu, avec leurs deux salaires, se construire une si grande auberge. Leenis et Alex, avec l’argent gagné dans leur petite echoppe où ils vendent repas et snacks aux touristes, ont commencé il y a 3 ans à construire lentement des chambres d’hôtes, dans lesquelles ils peuvent recevoir depuis le début de l’année 2020. Beaucoup de familles n’ont pas de travail en tant que tel. Au lieu de cela, ils vendent sur le marché ce qu’ils peuvent ramasser dans la jungle : des noix de Bétel, des fruits, du bois, et vivent de ces très maigres revenus.

Voici à quoi ressemble le “robinet” à l’arrière de la maison de Leenis et Alex. L’eau de source coule constamment de ce tuyau (peut-être qu’elle s’arrête une seconde à midi pile, qui sait? 😉 ). C’est ici que le couple fait la vaisselle, lave le linge voire se lavent tout court.

Qu’en est-il de la grossesse et de l’accouchement ? Car il y a 700 m de dénivelé positif jusqu’à la ville la plus proche ! Leenis nous a dit qu’elle était retournée dans sa ville d’origine pour accoucher. A t’elle donc dû partir au moins trois mois avant le terme ? Que nenni ! Le 4 juillet, elle a fait une belle randonnée avec son gros bidou et a accouché le 18 juillet. En général, la plupart des femmes accouchent chez elles. La mère d’Alex est apparemment la spécialiste des accouchements et serait même capable de gérer des situations compliquées. Pendant la grossesse, les femmes doivent se rendre tous les mois en ville pour un contrôle. Elles sont donc bien entraînées à marcher avec un poids dans le ventre. Quand Leenis nous a raconté tout cela, elle a ajouté qu’il y a trois jours, un bébé était né dans une maison voisine. La mère avait couru à droite à gauche toute la journée, avait été pêcher au bord de la rivière avant d’accoucher le soir même…

 

Il nous a fallu quelques jours pour écrire cet article. Entre temps, la situation s’est débloquée pour nous. Nous sommes arrivés à Delhi hier, et dans quelques jours nous devrions être en France. Après une bonne quatorzaine, nous allons pouvoir rendre visite à la grand-mère de Cindy, qui se sent mieux.