Norbert
Corniglia, Cinque Terre, 16.10.2017

Cheveux blancs, barbe blanche. Pieds sales à l’air libre dans de vieilles tongs. Son T-shirt est à l’envers. Son manche de guitare à douze cordes dépasse de sa housse rafistolée.
« Ciao les musiciens !! Vous venez d’où ? De France ? Je ne parle pas français, je suis allemand, mais je parle aussi l’anglais et l’italien. »
Il nous indique les meilleurs endroits pour jouer et gagner quelques sous: à l’angle là-bas, sur la place centrale, et aux deux belvédères qui surplombent la mer. Étrange venant d’un autre musicien de rue, nous sommes sensés être des concurrents. Puis rapidement il nous dit qu’il est témoin de Jéhovah et que pour lui, ce qui compte, c’est le partage. « Venez jouer avec moi si cela vous tente ! » Euh… on a faim, on allait justement aller casser la croûte… Et puis on connaît les témoins de Jéhovah, on a peur de se faire embarquer dans un monologue sans fin… Après, après manger, lui dit-on, on viendra t’écouter.
Il a choisi le petit belvédère qui offre une vue sur la mer à l’infini. Il plaque quelques accords, ne suit aucun rythme et invente les paroles au fur et à mesure. Il est à l’aise cela se voit. Il ne se met pas de pression, il est lui-même. Il nous invite à jouer avec lui. Pourquoi pas ? Nous improvisons quelques notes à ses côtés. Les touristes sont contents, cela leur fait un joli fond sonore pour observer la vue. Norbert fait une pause, il veut nous écouter jouer. Nous interprétons notre fameuse version de Libertango. Puis, tout naturellement, il nous demande si nous avons un endroit où dormir cette nuit. Il nous propose de dormir dans sa bicoque abandonnée, qu’il a dénichée il y a deux semaines un peu plus haut dans les terres. Il nous précise que ce n’est pas le grand luxe mais qu’il a déblayé et aménagé un bel endroit. Nous n’avions rien prévu, nous sommes curieux de voir où et comment vit Norbert. Les yeux vifs de ce vieil homme, son énergie et son ouverture nous intriguent. Il nous laisse jouer à sa place, va voir son ami au bar et en profitera pour charger son portable, puisque « sa maison » n’est pas pourvue d’électricité. Bon endroit pour jouer, la musique résonne et embellit ce lieu déjà magnifique, la boîte du violon se remplit rapidement des pièces échappées des porte-monnaies dodus des touristes.
Une fois tous réunis chez Norbert, il nous raconte sa vie.
Nous passons la soirée avec lui. Notre première impression, celle d’un papy sympa mais complètement allumé, est vite mise à mal. A 71 ans, Norbert semble avoir vécu beaucoup de ce qu’offre la vie. Hippie, voyageur, intermédiaire dans le trafic de drogue, fermier, musicien, témoin de Jéhovah, marié et père de 2 enfants. Aujourd’hui, donc, musicien de rue à Corniglia, petit village de Cinque Terre. La nuit tombée depuis longtemps, nous dormons dans sa maisonnette, qu’il a réussi à rendre agréable malgré les déchets et gravats qui l’attaquent de tous côtés. Le lendemain, nous partageons un bon petit déjeuner et enfin, nous nous quittons autour d’un cappuccino qu’il nous offre.

Norbert nous a touchés par sa profonde générosité et son détachement des choses matérielles. Par son attachement à la liberté – pas comme un caprice d’ado, mais à la manière de quelqu’un qui a beaucoup réfléchi et conclu que c’était le plus précieux des biens. Qui n’a pas hésité à renoncer au confort, à la compagnie et à la sécurité puisque c’était le prix à payer. Par sa volonté de rechercher sa vérité d’être humain au milieu de tous les divertissements, mensonges et compromissions qu’offre notre société. Par son énergie débordante. Par sa joie pure, presque enfantine.
« Vous partez déjà ? Je m’imaginais que vous m’aideriez à aménager convenablement cette maison abandonnée. Nous aurions pu y habiter ensemble. J’aurais pu voir vos trois futurs enfants grandir. Cela m’aurait fait plaisir. Non, cela ne vous tente pas ? Pas tout de suite alors… »
Norbert a une vraie maison au nord de l’Italie, nous y sommes invités quand nous le voudrons. Ce sont ses enfants qui y habitent et en prennent soin. Lui préfère vagabonder. Il aimerait passer l’hiver ici, et si personne ne le dérange peut-être plus longtemps. Il n’a pas besoin de grand chose pour vivre, il a sa petite pension de 600€ qui tombe tous les mois, mais surtout dès qu’il en a besoin, il sort sa guitare et gagne de quoi faire ses courses.
Sa femme, n’est plus sa femme depuis longtemps. « Elle a préféré suivre le diable et non le Seigneur », dit Norbert. A notre grande surprise, nous n’avons pas été noyés dans un prosélytisme biblique interminable. Peut-être que c’est parce qu’il ne porte pas de cravate que ce n’est pas un témoin de Jéhovah ordinaire. A notre demande, il nous a quand même conté sa conversion, ce qui était très intéressant.
Loin de l’image que nous pouvions avoir d’un homme de 71 ans, Norbert a démantelé notre vision de la vie. En moins de 24h, nous avons refait le monde à trois. Lui fort de son expérience, nous ivre de nos rêves.